Un Continent en pleine fracture


commentaire sur le livre
A Feu et à sang,
De la Guerre Civile Européenne, 1914-1945

par Enzo Traverso
Un Ordre d’Idées, Stock, Paris, 2007

Voici une entreprise difficile, l’élucidation de ce cycle historique dit de “La Guerre Civile Européenne”, sur laquelle de nombreux auteurs, comme  Ernst Nolte avec son livre La Guerre Civile Européenne (1914-1945) de 2007 vont se relayer les uns à la suite des autres, sans peut-être parvenir à tout rassembler sous un seul chapiteau théorique. La version qu’en donne Enzo Traverso et l’approche qu’il a choisie m’ont semblé, après une lecture attentive, avoir des qualités et des défauts, de vrais points forts et de vraies lacunes.

Au titre des points forts, l’accent que l’auteur porte, comme point central et le plus significatif de la mentalité européenne qui se fait jour à la suite de la Grande Guerre (1914-18), sur le choc de la mort violente qui vient remplacer comme cause attendue de la mort non plus la fin inéluctable de la vie selon un cycle naturel (maladie, vieillissement) mais son arrêt brusque, brutal et anticipé par des moyens techniques humains. Cette angoisse en est devenue une obsession collective vécue dans la vie au quotidien qui, s’étant d’abord propagée depuis les armées et le Front, en vient à s’emparer du continent européen dans son entier à la faveur de l’après-guerre et des années 1920, restées incertaines et orageuses. Il s’en suit une relation inattendue qui s’instaure avec la source identifiée de cette mort violente, le système complexe, instable et contrarié des Leviathans nationaux, ou système européen des systèmes de sécurité nationaux. Enzo Traverso fonde son argumentation sur une série très intéressante et très approfondie de lectures qu’il ordonne selon les pôles opposés d’un même axe qu’elles occupent, comme l’illustre son analyse du dialogue impossible entre Carl Schmitt (1888-1985) et Walter Benjamin (1892-1940). La présentation de la pensée de Carl Schmitt ressort aussi comme un apport important car cet auteur m’est apparu peu connu du grand public non averti au regard de son rôle intellectuel influent sur les événements autour de la Seconde Guerre Mondiale.

L’architecture très progressive de l’argumentation, tout au long du livre, offre des évolutions très intéressantes et souvent saisissantes ou inattendues d’un chapitre à l’autre. Cette tentative ambitieuse d’embrasser la complexité d’un phénomène historique “de moyen terme” (selon la terminologie employée par l’auteur) par un mouvement conceptuel encerclant justifie amplement les dimensions de cet ouvrage.

Au titre des points faibles, j’ai été surpris de l’absence d’un certain nombre d’éléments que l’auteur omet de mentionner, ce qui semble indiquer qu’il décide de ne pas les inclure dans l’ensemble qu’il modélise comme étant un cadre descriptif général. On trouve dans ce corpus manquant à la fois des événements traumatiques de grande ampleur qui eurent un écho profond sur la situation et la culture politiques globales et des décisions structurantes qui déterminèrent le cours des événements.

Tout d’abord, l’auteur estime que cette crise européenne débute par un événement qui tombe du ciel au milieu du grand beau temps, le déclenchement de la guerre à l’été 1914. Pourtant de nombreux auteurs ont mis l’accent sur l’inquiétante montée en force de la puissance industrielle allemande (continentale) qui se fait sentir au tournant du siècle et inquiète des politiciens tels que Winston Churchill, dès 1905. Il en résulte alors une instabilité politique sur le continent. Une guerre de grande ampleur ne se prépare pas en deux jours et les moyens techniques mis en œuvre ont été le résultat de longues recherches et de longs cycles d’investissement. Aussi, le basculement des alliances diplomatiques et militaires de la Russie avec l’Entente Cordiale en 1905 sonne le début d’un nouveau cycle et d’un nouveau phénomène en préparation, dans lequel la diplomatie sera prolongée par la guerre, selon la formule de Clausewitz, à un moment ou à un autre. Et c’est ce passage (réversible) d’un univers de guerres partielles et à distance à un univers de guerre totale avec confrontation directe qui fait sens en ce qu’il prouve que les “zones de friction” sont de nature différente de ce qui se passait précédemment et ultérieurement.

1905 marque aussi une révolution inachevée en Russie qui trouvera son accomplissement en 1917, avec toutes les conséquences géostratégiques qui en découlent. 1917 ne tombe pas du ciel, là encore. S’il traite de la révolution russe, E. Traverso ne mentionne pas l’importance de l’instabilité politique en Russie en relation à son rôle de juge de paix dans le règlement des différends dans les affaires continentales et dans la contestation de la suprématie anglo-saxonne venue du continent. Ainsi, il ne couvre pas la bienveillance dont a bénéficié la Russie Soviétique des années 1920-30 de la part des Occidentaux, alors qu’elle franchit tout un cycle d’événements politiques significatifs, de la Terreur Rouge aux Procès de Moscou en passant par des étapes aussi lourdes de conséquence et d’une telle ampleur que la collectivisation (1930-1) et le Holodomor (1932-3), la famine politiquement motivée que E. Traverso n’évoque tout simplement pas, comme si un génocide en Europe avant même la montée au pouvoir de Hitler n’avait eu aucun retentissement.

1905, c’est de même une nouvelle vague de pogroms qui culminera entre 1918 et 1922 avant que les autorités soviétiques stabilisent tant bien que mal la situation (voir mon article supra Juste à côté de la Paix du 11 Novembre 1918). Traverso cite le nombre de 400.000 émigrants juifs en Allemagne entre 1933 et 1938 et ne considère pas notable de les mettre en comparaison avec les 500.000 Juifs, voire plus, (avancés par certaines sources historiques), qui émigrent d’Europe de l’Est entre 1918 et 1922 à la suite de l’instabilité des pays nés de l’effondrement de l’empire russe.

Dans la mesure où l’auteur cite Carl Schmitt qui a axé une partie significative de son travail sur la notion politique de souveraineté, il paraît surprenant qu’Enzo Traverso n’inscrive pas dans sa réflexion la fin de la souveraineté politique de l’Allemagne comme vraie fin de et solution à la crise politique européenne après 1945, marquée par la vraie réunification de la famille occidentale sous la puissance océanique Anglo-Saxonne (États-Unis et Grande Bretagne enfin unis dans une entité politique dénommée UKUSA). C’est pourtant sur ce point qu’insistent les analyses historiques faites récemment par Zbignew Brzezinski, à travers la formation d’une alliance politique et militaire anglo-saxonne, l’OTAN, plus inclusive que ce qu’avait accompli jusqu’alors l’Angleterre avec le système des familles régnantes couvrant à peu près toute l’Europe, système de contrôle et de bouclage politiques qui s’effondra de l’intérieur en novembre 1918. On aurait aimé un plus net approfondissement de l’examen de la différence de nature essentielle qui peut exister entre division ou dualité politique stable (Le Grand Jeu, La Guerre Froide) et division politique instable (Guerre Civile Européenne) à partir de l’hypothèse d’une crise politique due à la croissance économique, technologique et scientifique embarrassante d’une puissance instable et contestataire.

Dernier détail : si l’auteur se fonde sur une très intéressante série de lectures qui étaient bien son propos, il n’appuie en revanche pas son travail sur la consultation de nouvelles archives éclairantes sur certains aspects encore peu dévoilés de cette longue période. Une excellente lecture, donc, très intelligente et très stimulante, un bon jalon sur un sujet difficile mais auquel il manque encore certainement quelques éléments supplémentaires.

photo de couverture : Guernica après le bombardement du 26 avril 1937 par les aviations Allemande et Italienne – Fonds des archives fédérales (Allemagne).
source : Bundesarchiv, Bild 183-H25224 / Inconnu / CC-BY-SA 3.0 [CC BY-SA 3.0 de (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/de/deed.en)%5D, via Wikimedia Commons

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