Faut-il réviser le scénario de Gibraltar ?


commentaire sur le téléfilm
Dans l’Abîme de Gibraltar
Generał — zamach na Gibraltarze (Pologne)

d’Anna Jadowska, 2009

Le 4 juillet 1943, il y a 70 ans, le Général polonais Władysław Sikorski (1881-1943), alors Premier Ministre du gouvernement polonais en exil à Londres, chef légitime de la quatrième armée parmi le camp des Alliés, faisait une brève escale sur l’enclave anglaise de Gibraltar, à la pointe sud de l’Espagne, en provenance du Proche Orient et à destination de l’Angleterre.

Le général Wladyslaw Sikorski
(source : By Collection of the Office of War Information [Public domain], via Wikimedia Commons)

Emportant avec lui des documents confidentiels lui ayant été remis par les autorités allemandes et qui établissaient la responsabilité des services de sécurité soviétiques, le NKVD (Comité Populaire des Affaires Intérieures), dans l’exécution à Katyń (province de Smolensk, Russie de l’Ouest) de 22 mille officiers de l’Armée polonaise, étrangement disparus depuis juin 1940, bien avant toute menace manifeste d’invasion du territoire soviétique par les troupes de la coalition fasciste européenne menée par les Allemands, il devait trouver ce soir-là même la mort, en bout de piste, dans un accident d’avion bien peu connu des petits écoliers européens jusqu’à ce jour.

Le Général Sikorsky, Winston Churchill et le Général de Gaulle
(source : By Horton (Capt) War Office official photographer (Imperial War Museum id: Art.IWM PST 8134) [Public domain], via Wikimedia Commons)

La chaîne culturelle franco allemande Arte a, semble-t-il, pris le risque de diffuser, le vendredi 1er juillet 2011, comme pour commémorer cet événement enfoui et classé, un téléfilm historique choc sous forme de docu-fiction long de 1 heure et 25 minutes, suivi de son documentaire de décryptage et d’analyse long de 52′ minutes. Le téléfilm, une production polonaise sortie le 3 avril 2009 portait dans sa version française le titre évocateur de “Dans l’Abîme de Gibraltar” quand la traduction littérale du titre polonais est plus explicite “Général — l’assassinat de Gibraltar”.

Signature à Londres en 1941 du Traité Anglo-Polono-Russe en présence du Général Sikorsky à gauche, d’Anthony Eden et de Winston Churchill au centre et d’Ivan Maiski à droite
(source : See page for author [Public domain], via Wikimedia Commons)

Ce téléfilm, très soigné d’un point de vue esthétique, et très courageux du point de vue de la thèse historique qu’il défend, présente quelques aspects peu clairs d’un point de vue technique. Comme le soulignait le bloggeur Denis Merlin (Juridique et Culturel) dans son article du 2 juillet 2011 :

“Le film aurait pu être allégé de certaines scènes d’intimité, il aurait gagné d’autre part en clarté en n’utilisant pas d’acteurs polonais pour figurer des Britanniques.”

 

Sans doute aurait-il fallu faire une version multilingue pour mieux faire ressortir les identités de chacun. La scène en tête à tête entre le gouverneur britannique et le général Sikorski, sur la terrasse du palais, pose ainsi la question de savoir dans quelle langue ils se sont adressés l’un à l’autre, sans interprète, Sikorski ne parlant pas Anglais, tel que cela nous est dit par la suite.

Le Général Sikorski à Gibraltar le 4 juillet 1943
(source : See page for author [Public domain], via Wikimedia Commons)

De ce fait, le documentaire de décryptage qui a suivi la diffusion du téléfilm dans la programmation d’Arte était à peu près indispensable pour mieux comprendre et assimiler les détails de l’imbroglio des événements. Selon la réalisatrice polonaise et les historiens qui l’ont aidée à écrire le scénario, les Britanniques auraient prêté main forte aux agents Soviétiques et notamment à l’ambassadeur soviétique à Londres (d’origine polonaise), Ivan Maÿsky (1884-1975) dans la coordination de l’action et le camouflage en accident. Ainsi que le soulignait le même Denis Merlin dans son article du 2 juillet 2011 (voir supra) :
“La thèse du film, dont le réalisateur semble détester les Anglais, conduit à de véritables scènes d’horreur difficilement soutenables.”
Les services secrets britanniques (Mi5) dédiés à l’action extérieure ayant récemment (2010) rendu publics les détails de l’Operation Mincemeat qui s’est déroulée le long des côtes méditerranéennes de l’Espagne en 1943 afin de préparer le débarquement en Sicile, ceux-ci ne semblent plus cacher les méthodes de “deceptive warfare” qu’ils utilisaient déjà à l’époque. Leur usage de “mise en scène” avec l’aval de Churchill, y compris d’un point de vue financier, est à présent un fait qu’ils admettent eux-mêmes sans détour dans la mesure où ils le présentent comme l’usage positif d’une astuce, un trait de ruse pour faire choir un ennemi criminel.

Ainsi, même si le film penche vers une accusation assez nette de la partie britannique, le scénario reste dans l’ensemble raisonnablement vraisemblable. Aussi, en dépit de ces quelques défauts techniques, cette programmation d’Arte a le mérite de rendre sensible à un plus large public européen une page d’histoire de la Seconde Guerre Mondiale profondément marquée d’ambiguïté et dans laquelle la structure sous-jacente du jeu politique entre les nations peut être dévoilée, si tant est qu’on veuille s’y pencher.

Cet événement, à mi-chemin entre la politique et la guerre, intervient à point nommé alors qu’il existe une “friction” entre blocs telle que Clausewitz les décrivait de façon épistémologique dans son remarquable “De la Guerre” datant de 1822. L’événement, intentionnel ou non, offre indéniablement aux principaux membres ou têtes d’affiche de la coalition une “solution” à une crise politique existante au sein de l’alliance avec un partenaire mineur et sous tutelle se retrouvant d’un seul coup en position de faire pression sur les leaders. Il y a de ces sortes d’accidents qui bénéficient aux autres. Ils ont, comme par enchantement, exactement la même structure qu’un jeu à somme nulle dans laquelle ce que les uns gagnent est ce que les autres perdent. Et de plus, ils ont le mérite de remplir une fonction, bien malgré eux.

L’équilibrage des forces dans l’Europe de l’après victoire (sur l’Allemagne et sa formule politique continentale) était déjà un sujet de discussion entre Britanniques, Soviétiques et, je suppose, Américains aussi, dès l’hiver 1942, si ce n’est 1941. L’affaire de Katyn connue des Allemands bien avant avril 1943, est ressortie et placée au moment parfait dans le calendrier, dans une vue stratégique “pertinente” (d’un point de vue de joueurs) pour créer le plus grand impact possible : il s’agit de tenter de semer le doute, dans l’opinion publique, surtout américaine, sur la légitimité de la coalition et sur les raisons de se battre aux côtés de telle ou telle nation en guerre. C’est le moment où Frank Capra, notamment, tourne pour le Département de la Guerre américain le cinquième volet de sa série “Why We Fight”: “The War In Russia” dans lequel il décrit la Russie comme un pays de paix et de liberté, sans mentionner le massacre de masse perpétré en Ukraine (Holodomor, 4,5 millions de morts) en 1932-3.

Le commandement Allemand sait que son armée est déjà depuis la bataille de Stalingrad au-delà du “point maximal de l’attaque” en terminologie clausewitzienne. Ceci signifie que, n’ayant pu obtenir la décision par l’action militaire offensive et n’ayant pu se donner les moyens d’ouvrir des négociations politiques depuis une position avantageuse sur le terrain, les allemands sont militairement et politiquement perdus (c’est ce que prédit la théorie de Clausewitz, base de la culture militaire de toutes les armées de l’époque) : au-delà du point culminant de l’attaque, si vous n’avez pas déjà remporté la victoire et imposé une solution politique à votre adversaire, vous reculez et perdez tout.

Tout l’hiver 1943 a été marqué par d’importantes mutineries sur le front de l’Est du côté allemand et une menace d’effondrement complet du front. L’économie de guerre totale a, en conséquence, été décrétée en Allemagne pour la première fois sous l’impulsion du ministre Speer alors qu’elle règne en Angleterre depuis 1940. Plusieurs généraux de l’Etat-major allemand ont envisagé d’assassiner Hitler. C’est le moment choisi de sortir un coup et de tenter d’enfoncer un coin dans l’alliance des Nations Unies. La Pologne va servir d’élément stratégique et, une fois encore, elle va payer par son peu de poids face au poids en termes d’intérêts de puissances qui lui sont nettement supérieures, car ce coup n’est, encore une fois côté allemand, pas un coup gagnant, comme nous l’avons vu. Il va plutôt entraîner son élimination du club des nations vainqueurs, ce qui a un profond impact sur le poids politique ultérieur de la Pologne, en temps de paix, sur l’arène internationale.

Des erreurs techniques que l’on peut mentionner, il résulte qu’au premier visionnage, je n’ai pas bien perçu le rôle des Russes (ou Soviétiques) dans cette affaire si celui des Anglais semble être d’organiser la chute de l’avion au-delà du rivage. C’est peut-être là le principal défaut qu’on pourrait adresser au mode d’exposition choisi pour le film et qui rend à tel point le décryptage ultérieur par le documentaire nécessaire. Sans doute l’équipe de réalisation a-t-elle voulu insister sur le caractère confus de la situation mais il en a découlé aussi un manque de clarté et de compréhension pour le public pas encore initié à cet épisode.

Un sujet aussi peu connu et pourtant aussi significatif pour l’histoire de l’Europe de ces 60 dernières années mérite bien qu’on en parle un peu et cet opuscule fort intéressant et novateur en est une excellente occasion.

photo de couverture : Joseph Staline en compagnie du Premier Ministre Polonais le gen. Władysław Sikorski au cours de sa visite officielle en Union Soviétique (Décembre 1941). en présence du Gén.Władysław Anders , CIC de l’Armée Polonaise formé en URRS (premier à gauche)
source : Władysław Anders “Bez ostatniego rozdziału”, Warszawa 1989

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