Juste à côté de la Paix du 11 Novembre 1918


Commentaire sur Le Livre des Pogroms, antichambre d’un génocide,
Ukraine, Russie, Biélorussie, 1917-22
Calmann-Lévy, 2010

L’expression « à l’occasion de l’ouverture des archives soviétiques en 1991 » a acquis, après 25 ans d’usage, le statut de formule emblématique, dans le milieu des historiens universitaires, pour introduire une discussion sur cette nouvelle ère au cours de laquelle il devint possible, pour les chercheurs professionnels accrédités, de consulter et de publier les documents de sécurité et autres lettres, rapports, notes… produits par les autorités de l’Union Soviétique. Bien sûr, on ne décrit pas, en miroir, « l’ouverture des archives occidentales » comme un phénomène aussi brutal puisque des documents d’une très grande portée historique sont régulièrement rendus publics, bien après les événements et surtout après le lapse de temps jugé nécessaire par les personnes en charge de la gestion de ces documents, comme en parlait déjà, de façon fort experte, Sonia Combe dans son livre de 1992 : Archives Interdites.

En parlant d’ouverture des archives soviétiques, l’idée sous-jacente était de faire passer les nombreux faits politiques de l’Union Soviétique devant cette instance imaginaire qu’est le Tribunal de l’Histoire, à défaut, pour les intellectuels, d’avoir le pouvoir de mener une action juridique réelle contre les responsables d’antan, restés sans jugement d’aucune sorte. De très nombreuses compilations de documents officiels ont pu voir le jour depuis les années 2000, en publication pour le grand public, qui permettent au profane, avec l’aide de l’Historien guide et conseiller, de se faire une opinion contradictoire sur la portée d’événements aussi profonds que la collectivisation de l’agriculture dans les pays formant l’Union Soviétique en 1930, les procès politiques de 1935 à 1939 à Moscou, les camps de travail en Union Soviétique ou la grande famine artificielle en Ukraine en 1932-3.

 

Ces documents qui, aujourd’hui, retracent l’Histoire, coïncident rarement avec une mémoire individuelle de ces faits par les lecteurs de telles parutions. C’est un débat aujourd’hui ouvert comme une thématique reconnue que Mémoire et Histoire ne font pas bon ménage. Exhumer et rendre publics des documents secrets tient d’un processus de levée d’une barrière entre un groupe limité d’initiés et un public certes ouvert mais pas nécessairement majoritaire au sein d’une population donnée. Ne sauront que ceux qui goûtent un intérêt intériorisé dans la découverte de tels processus historiques. Si la connaissance textuelle de nouveaux événements enrichit notre réflexion sur la vie humaine, la vie en société, la vie en tant qu’animal politique, elle ne crée pas la mémoire d’événements que nous n’avons pas vécus comme expérience personnelle appelant de notre part action, réaction ou prise de position.

Depuis 25 ans, l’historien français Nicolas Werth s’est forgé une réputation méritée dans la connaissance des archives soviétiques. Par ses propres ouvrages comme l’île aux Cannibales, 1933 une déportation-abandon en Sibérie, paru chez Perrin en 2006 ou par ceux qu’il a préfacés à l’exemple des Lettres de Kharkov, la famine en Ukraine 1932-3, d’Andrea Graziosi, paru en 2013 aux Éditions Noir sur Blanc (voir article dédié à ce livre dans ce blog), nous avons pu découvrir le monde étrange dans lequel vivaient et mouraient, sans que les Occidentaux s’en soucient outre mesure, les citoyens soviétiques durant les années 1920 et 1930. Le nom de Nicolas Werth est associé à cette analyse fouillée, pertinente, persévérante du monde soviétique et c’est sur le terrain du décryptage du communisme que nous sommes habitués à le voir, attendant, à chaque nouvelle publication, de pouvoir amplifier le tableau des horreurs du régime soviétique.

 

Pourtant, dans le livre des Pogroms, publié pour la première fois à Moscou dans sa version russe en 2008, sous la direction de l’historienne russe Lidia Miliakova, la préface signée Nicolas Werth n’est pas le prélude à un nouvel exposé sur le cataclysme humain voulu par les grands décideurs du PCUS durant leurs années de règne les plus implacables. Cette fois-ci, les archives soviétiques nous emmènent vers un autre épisode criminel classé sans suite et qui a, grosso modo, disparu de la mémoire collective du continent européen comme s’il était insignifiant au regard des vertigineux épisodes qui l’ont précédé puis suivi.

Le format du livre est on ne peut plus clair : il s’agit d’un choix de documents d’archives officiels publiés entiers ou expurgés de quelques longueurs, selon l’intérêt, avec quelques annotations explicatives introductives pour recadrer un contexte historique mal connu. Les événements décrits se déroulent sur environ 5 années, entre 1917 et 1922, soit la période qui va de la fin de la guerre entre les Empires Centraux et la Russie impériale puis soviétique jusqu’à l’année qui suit la fin de la guerre interne à l’Empire Russe recomposé en Union des Républiques Socialistes Soviétiques, improprement appelée Guerre Civile russe.

Cette compilation présente une originalité notoire qui la différencie des documents sur le communisme. Il ne s’agit pas ici de dévoiler et de décrire les plans, les intentions et les agissements d’un unique coupable, sous la forme d’un régime politique donné, et de retracer les épreuves endurées par sa ou ses victimes. Bien au contraire, l’enjeu de ces textes organisés chronologiquement et pays par pays, est de relater les faits et gestes de plusieurs coupables (groupes de coupables) sur une seule victime dans un mouvement qui ne semble ni coordonné ni synchronisé, seulement simultané. Car la problématique de cette collection documentaire est bien celle-là : dans un périmètre qui inclut le territoire actuel de l’Ukraine (qui à l’époque était séparé en plusieurs morceaux), l’ouest de la Russie et la Biélorussie, plusieurs groupes ou communautés, qui avaient entre eux de fortes rivalités voire des divisions politiques se traduisant par des conflits armés, s’en sont tous pris, tour à tour, à un autre groupe ethnique et religieux, toujours le même, mais à chaque fois pour des motifs différents et renouvelés. Certes, les documents dressent des tableaux de comparaison entre les statistiques des différents groupes, les périodes de leurs agissements, les pertes, les niveaux de destruction.

Mais au-delà de la comparaison qui déterminera entre les groupes, catégories et strates qui ont perpétré, une hiérarchie dans la violence, on peut être frappé par l’étendue du phénomène, dans l’espace et dans le temps, par la précision des quantification dressées par les observateurs, par l’efficacité des relais de l’information jusqu’aux plus hautes instances américaines. Ce que j’ignore moi en tant que lecteur français des années 2010, le responsable juif américain en est tout à fait bien informé en 1919, malgré les dévastations causées sur le continent européen par la « Grande Guerre ».

Ce livre de plus de 800 pages, introduit par Nicolas Werth, nous immisce donc dans un événement historique de grande ampleur et pourtant à peu près absent de notre mémoire collective et de ses représentations. Il s’agit pourtant bien de plus de 100.000 décès, de 200.000 blessés, de dizaines de milliers d’exilés, de villages disparus et d’une moyenne de 15% de personnes victimisées au sein de la communauté juive vivant dans cette zone. Les auteurs parlent d’antichambre d’un génocide car, en effet, ces événements prennent place exactement là où 20 ans plus tard, seulement, les autorités nazies se donneront, comme dans une utopie, le droit d’exécuter un projet démographique de très grande portée : l’extermination des Juifs d’Europe et l’on peut voir à ce sujet les deux tomes de la biographie consacrée par Peter Longerich au destin historique d’Heinrich Himmler, (pour le texte en anglais : http://zagoroxoria-holidays.eu/2/thread-heinrich-himmler.html). Les auteurs de ce livre tendent à nous démontrer que, si l’assassin de 1939-44 était encore un nouvel acteur supplémentaire — ni républicain Ukrainien, ni Russe Blanc, ni Bolchevique de l’Armée Rouge, ni militaire Polonais, ni bandit Biélorusse — la scène du crime et la victime étaient les mêmes.

Un document bouleversant donc, qui renouvelle profondément la vision surannée de la notion de pogrom, sa portée historique, son importance dans la brutalisation des rapports humains au sein des sociétés de ces pays émergés de la chute de l’Empire russe et fragilisés par l’instabilité politique et économique, consécutive à la Grande Guerre en Europe, à la Révolution Bolchevique en Russie, à la reconquête et à la réunification par le fracas des armes des territoires de l’Empire russe par les nouvelles autorités soviétiques. Ce n’est certes pas un livre qui permet de conclure sur cette question, notamment sur la responsabilité directe ou indirecte du Président du Directoire de la République d’Ukraine, Simon Petliura (1879-1926), dans ces actes criminels, cette question entrant dans le débat relatif à l’assassinat de cet homme d’État ukrainien le 25 mai 1926 à Paris au nom de la cause des Juifs morts en Ukraine. Cependant, ce livre ouvre des perspectives, offre de riches descriptions de la vie en Ukraine, même si tous ces documents sont des interprétations, des relations subjectives quoique documentées, écrites souvent à chaud, directement après les faits.

Simon Petlioura
(source : See page for author [Public domain], via Wikimedia Commons)

Nicolas Werth n’est peut-être pas là où on l’attendait pour introduire ce livre, mais il nous fait la preuve que, par sa qualité et son statut d’historien, sa connaissance de l’Union Soviétique et des différents pays qui la composaient (Ukraine, Biélorussie, Russie, etc.) se doit d’aller au-delà du seul procès du pouvoir communiste et de sa brutalité.

photo de couverture : Le quartier juif de L’viv (Ukrainien) Lemberg (Allemand) Lwów (Polonais) après le Pogrom de novembre 1918 dans la guerre Polono-Ukrainienne
source : By na (Derzhavnyj arkhiv Lvivskoji oblasti) [Public domain], via Wikimedia Commons

One thought on “Juste à côté de la Paix du 11 Novembre 1918

  1. Pingback: Un Continent en pleine fracture | The Multilayered European

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