Leur lucidité ne fut pas un pouvoir


Commentaire sur les Lettres de Kharkov, d’Andrea Grazioso,
Éditions Noir sur Blanc, Lausanne, novembre 2013

Andrea Graziosi (à droite) et Iryna Dmytrychyn lors de la présentation du livre à l’INALCO,
29 novembre 2013
(source : Cyrille Clément)

Au mois de novembre 2013, alors même que débutait sur la place de l’Indépendance à Kyiv, dans d’autres villes d’Ukraine, mais aussi à Paris, le mouvement de pression politique sur le Président ukrainien Viktor Ianoukovytch, connu sous le nom d’Euromaidan, en faveur d’un accord de rapprochement de l’Ukraine avec l’Union Européenne (nommé Ukraine-EU DCFTA en anglais) à l’opposé de toute entrée de l’Ukraine dans l’Union Eurasiatique au côté de la Fédération de Russie, de la Biélorussie et du Kazakhstan, paraissait la traduction en langue française du livre de l’historien italien Andrea Graziosi Les Lettres de Kharkov.

Le lendemain de la présentation que l’auteur fit du livre auprès du public de l’INALCO se tenait en ce même lieu, le colloque international sur le même sujet : la famine artificielle en Ukraine en 1932 et 1933 appelée aussi Holodomor, qui vient de l’Ukrainien “moryty holodom” : tuer par la faim (voir la page de l’événement qui contient les pistes audio de toutes les interventions), colloque durant lequel les spécialistes invités débattirent de la qualification à apporter à cet événement historique qui ne fait pas encore, juridiquement, l’objet d’une reconnaissance par les institutions internationales en tant que génocide.

Pourtant, de l’avis même du fondateur de la notion de “génocide” dans son livre majeur Axis Rule in Occupied Europe (1944), le juriste polonais de confession juive Rafal Lemkin qui servit l’administration américaine au cours de la Seconde Guerre Mondiale avant de faire accepter cette nouvelle notion de Droit International par la toute nouvelle assemblée des Nations Unies en 1947, tous les aspects d’un génocide sont bien regroupées là.

Raphael Lemkin
(source : By Український інститут національної пам’яті (People of Truth) [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)%5D, via Wikimedia Commons)

Mais faute d’une réponse collective, son avis sur ce point ne fit pas loi.

 

 

Il est vrai que la réactivation tardive de la mémoire enfouie de cet événement a joué un rôle en toile de fond dans les motivations des manifestants de l’Euromaidan en Ukraine et dans différents pays du monde de rejeter toute idée d’une nouvelle Union, de nature politique ou commerciale, avec la Russie, en dépit des réalités économiques des liens intenses et asymétriques entre ces deux pays. Par ailleurs, la première tâche à remplir par les colloques organisés sur le sujet du Holodomor est bien de donner et de redonner à un public croissant des descriptions circonstanciées et des évaluations chiffrées vérifiables et crédibles d’un événement historique peu documenté par les actualités filmées et par la filmographie internationale, même s’il existe tout de même quelques images d’archives, car cet événement doit encore être porté à la connaissance.

 

 

 

L’ouvrage d’Andrea Graziosi, qui compte 280 pages dans sa version en français, se compose d’une préface de l’historien français Nicolas Werth, d’une longue introduction de l’auteur et d’une collection de 56 lettres sélectionnées par l’auteur parmi les archives diplomatiques italiennes et annotées pour nous en faciliter la compréhension. Le choix de lettres s’étend de l’année 1930 à l’année 1934 et est reproduit de façon chronologique, ce qui a son importance, nous en reparlerons. S’y expriment notamment les Ambassadeurs d’Italie successivement en poste à Moscou durant ces années, V. Cerruti et Bernardo Attolico et le Consul d’Italie à Kharkov Sergio Gradenigo, Kharkov étant alors encore officiellement la capitale de la République Socialiste Soviétique d’Ukraine.

Andrea Graziosi
(source : Cyrille Clément)

La sélection de lettres se répartit comme suit : 7 lettres pour l’année 1930 dont 6 venant de Moscou (Ambassade) et 1 de Kharkov (Consulat), aucune lettre pour l’année 1931, 17 pour l’année 1932, dont 8 venant de Moscou et 9 de Kharkov, 24 pour l’année 1933, dont 6 venant de Moscou, 17 de Kharkov et 1 de Batoum et enfin 8 pour l’année 1934, dont 1 venant de Moscou, 4 de Kharkov et 3 de Kiev.

Cette intensification de la correspondance retenue pour les années 1932-3 par rapport aux autres années fait sens. Les premières lettres, datées de 1930, rapportent aux autorités de Rome des informations sur les conséquences négatives de la collectivisation forcée de l’agriculture par les autorités soviétiques dans les différentes républiques sous leur contrôle. Le style est neutre, objectif, factuel et non impliqué. Les analystes essaient d’évaluer une situation pour informer leur gouvernement.

Carte représentant l’intensité de la mortalité. La zone blanche de l’Ukraine occidentale correspond à la partie de l’Ukraine qui n’était pas soviétique durant la période mais incluse dans la République de Pologne. À l’opposé, la zone rouge à l’est de l’Ukraine, le Kouban, était fortement peuplée de cosaques Ukrainiens

Dans les lettres du printemps 1932, l’évocation des difficultés quotidiennes reste mesurée. À partir de l’été 1932 mais surtout de l’automne et de l’hiver 1933, le ton change, les observations se font de plus en plus concrètes, descriptives. De véritables scènes de rues tragiques sont rapportées. Le rédacteur de Kharkov s’implique de plus en plus. À la lecture, on ressent une très puissante gradation émotionnelle et tragique. La violence des faits affecte de plus en plus directement les témoins. Il ne s’agit plus d’évaluer une situation, un risque d’instabilité, d’agitation politique. Le personnel diplomatique assiste impuissant à une hécatombe. La raideur diplomatique d’usage a volé en éclats. Les lettres se font signaux d’alerte, cris, appels jusqu’à l’été 1933. Il ne s’agit même plus, pour des représentants d’un État fasciste anti-communiste, de tirer parti d’une situation de faiblesse d’un adversaire car ceux-ci ont bien compris qu’il s’agit d’un rapport de force entre les dirigeants d’un Parti-État et toute une classe paysanne de nationalité ukrainienne, rapport de force que le premier groupe va gagner par son audace et son absence totale d’empathie la plus élémentaire.

Scène de rue à Kharkov, 1932
(source : Alexander Wienerberger [Public domain], via Wikimedia Commons)

Les dernières lettres, qui semblent revenir à la normalité, décrivent cependant encore des phénomènes consécutifs au sacrifice de la classe paysanne ukrainienne : l’affectation obligatoire de classes d’âge de citadins aux travaux des champs, impératifs et urgents, sans matériel ni formation, au pied levé, dans des formations d’embrigadement, de collectivisation de l’effort improductif. À la sidération devant la mort massive fait suite l’étonnement devant l’inutilité et le gâchis. Pourtant, le bras de fer est gagné et, avec le temps qui passe, l’oubli qui s’installe d’un crime qui restera impuni, non poursuivi, juste une page tournée. Les analystes des services consulaires italiens, communiquant avec leurs homologues allemands, donnent pourtant une estimation aujourd’hui confirmée du nombre de morts : environ 4,5 millions, en un an. Un chiffre vertigineux et qui ne peut qu’être vu comme un précédent.

Paysans affamés dans la rue à Kharkiv
(capitale de l’Ukraine Soviétique) en 1933

(source : Alexander Wienerberger [Public domain], via Wikimedia Commons)

Alors, voilà un long récit, retranscrit par des témoins de première main. Le fait qu’ils aient travaillé pour une administration fasciste n’y change rien. Leur récit est peu entaché de considérations idéologiques. Durant les mois les plus violents, les rédacteurs sont pris, jour après jour, par une émotion intense, insoutenable et qui se fait palpable, dans les lignes et entre.

C’est donc bien un document majeur que l’historien Andrea Graziosi a rendu public grâce à cette édition. Et de même qu’il est important que la Shoah soit connue grâce à des documents splendides comme le documentaire de Claude Lanzmann long de 9 heures, Shoah, de même est-il important de faire parler des témoins de l’époque du Holodomor, même après leur mort, par leurs écrits, par leurs propos, par le recueil de leur parole. Car ce que l’homme a fait à l’homme, dans aucun cas de figure, il ne faut l’oublier et le passer sous silence. Ce sera toujours la pire des solutions.

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Mémorial du Holodomor à Kyïv sur la colline au nord de la Laure des Grottes (source : Cyrille Clément)

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