Les Jeunes Héros de Jouko Lehtola


Commentaire sur le vernissage de l’exposition Young Heroes
à la Galerie The Window

Le 1er janvier 1995, la Finlande, une République faiblement peuplée de 5 millions d’habitants, est admise dans l’Union Européenne. Ce succès institutionnel, qui sera suivi par une adhésion rapide à la monnaie unique, l’Euro (car le markka finlandais était adossé au Mark allemand), cache pourtant les très dures années que vient de traverser le pays.

C’est avec une sélection de 11 photos intenses que la galerie parisienne The Window de la rue Gustave Goublier, dirigée par Catherine Baÿ, se propose de jeter, pour le public français, un nouvel éclairage sur un des aspects les plus marquants de l’œuvre du photographe finlandais Jouko Lehtola (1963-2010), 15 ans après la première exposition organisée à Paris dans les locaux de l’Institut Finlandais et 5 ans après le décès de l’artiste. Bien que tôt décédé, le photographe d’Helsinki a laissé un catalogue important et la liste de ses expositions au-delà des frontières de son pays est impressionnante comme en témoignent les références accessibles sur le site de la fondation créée pour promouvoir son œuvre (site en Anglais).

Soirée de vernissage
(source : Cyrille Clément)

La thématique de l’exposition “Young Heroes” (Jeunes Héros) qui occupe le bel espace ouvert du rez-de-chaussée de la galerie, peut se percevoir comme celle de la jeunesse d’une génération donnée, bien circonscrite dans le temps, vivant dans un pays en bordure entre deux empires et qui est soudain confrontée à l’effondrement de l’un de ces deux empires qui entraîne tout un monde avoisinant dans le tumulte. En effet, l’économie finlandaise, très étroitement liée commercialement à l’Union Soviétique par les obligations assez contraignantes des traités de 1945, va se ressentir très profondément de la fin de l’économie politiquement régulée dans la zone d’influence russe au début des années 1990 au moment de la chute de ce système. De nombreux contrats à l’exportation disparaissent et la Finlande doit substantiellement reconvertir son infrastructure productive et son portefeuille de clients en seulement quelques années pour atteindre les standards de production occidentaux. Un modèle stable disparaît en quelques mois lorsque, vers le 21 août 1991, Mikhail Gorbatchev se retrouve prisonnier à Sotchi.

Le photographe est alors âgé d’une trentaine d’années. Ce sont les jeunes de ces années 1992-95 qui vont devenir le centre d’intérêt de son travail pour cette série. Et c’est avec le décalage d’un jeune adulte qui se souvient de qui il a été, lui-même, une quinzaine d’années plus tôt, un peu comme un jeune professeur après sa formation et quelques années de pratique professorale, qu’il aborde ses jeunes modèles et leurs expressions extrêmes. Pas de photographie sociologique ou de vérité sociale à chercher ici cependant. Les personnages sont justes des caractères entiers, eux-mêmes en crise au milieu de la crise, et peut-être en train de se composer, comme le pays lui-même est en train de se recomposer.

La photo ne se plaint pas ou ne plaint pas les jeunes. Elle les montre intenses, “héroïques”, vifs, garçons comme filles, souvent au milieu de la forêt, torse nu ou vêtus de façon décontractée, dans des formats colorés, d’approche directe. La brutalité du propos n’est ni feinte ni théâtrale, ni violente ni agressive d’ailleurs. Plutôt l’image d’une jeunesse qui ne veut pas céder ni sacrifier la vitalité de son âge, sa spontanéité, son envie d’être, de se chercher, simplement parce que le monde, autour, va mal, se défait et se reforme dans la douleur et l’incertain. Alors, 20 ans après, cette série apparaît encore comme un témoignage fort de son époque, dans lequel le travail du photographe, son style, sa  maîtrise technique n’écrasent pas le contenu émotionnel porté par les sujets.

Alors que l’histoire de la Transition, dans les pays qui, avant décembre 1991, formaient l’Union Soviétique, est loin d’avoir produit ses derniers soubresauts, c’est aussi le témoignage de ce qui était, en Finlande, une période de transition, un saut entre deux modèles et la jeune génération qui vécut cette période, qui la traversa, eut ses propres manifestations, sa propre résolution par rapport au changement qui s’imposait à elle.

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