Quand la “Civilisation de l’Énergie” s’adresse à l’homme d’après demain


Projection du documentaire “Into Eternity” de Michael Madsen (Danemark) suivi du court-métrage “DemocraCity” de Mark Clare (Irlande), samedi 7 novembre 2015 à l’Institut Finlandais de Paris

L’Institut Finlandais de Paris proposait dans son auditorium le samedi 7 novembre 2015, en partenariat avec le Centre Culturel Irlandais de Paris, une projection du documentaire « Into Eternity » (2010) du réalisateur danois Michael Madsen d’une durée d’1 heure et 20 minutes décrivant le site d’enfouissement profond de déchets nucléaires hautement toxiques de Onkalo en Finlande, suivi d’un court métrage d’animation « DemocraCity » de l’architecte irlandais Mark Clare sur le même thème. Cette séance s’achevait par un débat avec la salle en présence du réalisateur irlandais et de Mme Nora Hickey M’sichili, Directrice du Centre Culturel Irlandais.

Force est de dire que le documentaire de Michael Madsen présentait une qualité esthétique et un degré de maîtrise du propos en tous points remarquables. Irréprochable tant par le soin de la photographie, par la beauté de la bande son que par l’intelligence de l’écriture documentaire elle-même, cette réflexion profonde sur le sens de la responsabilité de la civilisation technicienne de l’époque 1900-2100 s’appuie sur des interviews fort bien menées auprès des responsables finlandais du programme en question, sur le site d’Onkalo.

Into Eternity :

Question après question, réponse (ou blanc de réponse) après réponse, c’est la logique même de la temporalité du projet qui est interrogée, sans jamais être critiquée. Et l’auteur ne s’attache pas à attaquer ceux qui ont pris la décision de faire quelque chose plutôt que de ne rien faire. Il illustre plutôt, par la nature contradictoire et entaché d’incomplétude d’un projet, le premier, parmi de nombreux autres qui vont suivre, la durée des conséquences et leur imprévisibilité, sur le long terme, des choix sociétaux que nous avons faits collectivement depuis le début de l’ère nucléaire : construire une civilisation technique reposant essentiellement sur la production et la consommation d’énergie comme principale valeur et cela, avec une source d’énergie, la fission de l’atome, que nous aurons épuisée en quelques centaines d’années.

La question apparaît clairement : il ne s’agit pas d’être pour ou contre le nucléaire, il s’agit de savoir ce qui peut être fait concrètement avec ce qui existe déjà. Et la question de la croissance exponentielle de l’utilisation de l’énergie nucléaire autour de la planète, au-delà de la seule civilisation occidentale, pose le problème de l’échelle, des volumes de déchets produits (un intervenant évoque le chiffre de 300.000 tonnes de déchets les plus toxiques produits jusqu’à 2010) et de la nécessite d’une action. Mais ici, il s’agit bien des déchets les plus pérennes et les plus mortels, ceux dont la très haute nocivité perdurera bien au-delà des limites de notre perception de l’Histoire humaine.

Que savons-nous de l’homme d’il y a 100.000 ans, de ce qu’il a pu nous dire sur lui-même au travers des langues qu’il a pratiquées ? Et qu’est-ce que l’homme, dans 100.000 ans comprendra de qui nous sommes aujourd’hui, de nos raisons, de notre legs, de ce que nous avons su lui dire, de notre désir de le prévenir ? Sommes-nous simplement capables de nous adresser à l’homme de demain, à l’homme de l’an 3.000, sans parler de l’homme d’après-demain, de l’homme de l’an 100.000 ? C’est pourtant une question à laquelle des décideurs du jour, élus, fonctionnaires et industriels, doivent apporter des solutions existantes ou “inventables” à court terme, solutions elles-mêmes issues de la civilisation technicienne qui a créé cette situation et c’est là qu’apparaît l’aporie, l’incohérence, la réponse qui ne répond pas même s’il est préférable qu’elle existe plutôt que ne s’installe le vide et l’aberration de la béance.

Le documentaire de Michael Madsen met donc superbement en évidence l’ensemble des problématiques à l’œuvre dans ce projet finlandais et leur complexité. Il montre l’intention et la volonté politiques positives opérantes mais fait en même temps ressortir leurs limites d’effectivité, la butée du “pouvoir” sur le temps, l’impermanence, sur la grande échelle, des formes de l’autorité constituée en dépit de l’engagement sincère et solennel de tous ses acteurs, à chaque génération, la finesse de l’horizon de prédictibilité du maintien du projet de site nucléaire dans sa cohérence, dans un monde fait d’incertitude et de dynamique pure, où la stabilité de la couche géologique ne garantit pas la stabilité du fait humain, où le Métallurgiste a pris à sa charge le destin du groupe bien au-delà des bornes de sa propre existence et bien au-delà de ses moyens de garantir la cohésion du groupe. Et en cela, aussi éphémère soit-il, cette plongée aux accents nettement mystiques ou religieux, comme le fit remarquer le public du débat, dans l’antre de l’âge nucléaire aux proportions de cathédrale représente un témoignage prégnant et pertinent sur notre présent, sur notre présent de durée, avec une perception temporelle de cycle moyen d’environ 50 ans, guère plus, sans s’adresser aux siècles des siècles.

DemocraCity de Mark Clare, 2014 (IRL)

Après ce formidable essai philosophique en image sur la civilisation depuis 1900, venait une réflexion poétique en images animées de Mark Clare qui, bien que de proportions modestes en comparaison du premier film, apportait aussi une perspective, une réflexion, sur la qualité de la relation entre la civilisation du construit et l’espace naturel et vivant.

Mark Clare, à gauche de l’image, pendant le débat
(source : Cyrille Clément)

Le débat avec Mark Clare qui a suivi la projection des 2 films a été fort animé de questions et de prises de parole d’une assistance pourtant réduite à une vingtaine de personnes. Le public a très favorablement réagi aux deux œuvres mais s’est aussi très nettement interrogé sur la logique de communication arrêtée dans le choix de faire disparaître le site d’Onkalo à la connaissance du public, d’en faire un non-lieu, une non trace, en faisant notamment disparaître les voies d’accès, la signalisation, l’apparence même d’un lieu industriel etc. Et c’est aussi en cela que le contenu du documentaire n’est pas inerte en ce qu’il motive l’échange construit, en ce qu’il apporte un éclairage sur un ensemble de décisions de longue portée sur lequel le public peut formuler lui-même un point de vue articulé. Le débat en images

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