Quand le Titanic fut Allemand ou comment résister de l’intérieur


Article sur le film Titanic de Herbert Selpin (1943)

Le 7 mars 2014, sous le titre “Les Films interdits du IIIème Reich“, la chaîne de télévision culturelle franco-allemande Arte diffusait tardivement un documentaire allemand très pertinent, du réalisateur Felix Moeller sur la question : “faut-il montrer au (grand) public d’aujourd’hui les films du IIIème Reich jusqu’à ce jour interdits ?” Ce documentaire s’appuyait sur de nombreuses interviews contradictoires d’experts archivistes, critiques, philosophes etc… et sur les réactions du public, jeune et moins jeune, en Allemagne et ailleurs.

Pour illustrer la question de l’interdiction des contenus filmiques, selon leur thématique et d’après une appréciation de la dangerosité pour le public le plus jeune, il donnait quelques aperçus ou résumés des films les plus emblématiques de la production cinématographique nazie de 1933 à 1945, tels “Der Ewige Jude“, Le Juif Éternel (1940), “Ohm Krüger“, Le Président Krüger (1941) qui relate la guerre des Boers en Afrique du Sud d’un point de vue violemment anti-anglais, Kolberg (1945) qui relate la résistance héroïque d’une ville prussienne à l’invasion napoléonienne, Hitlerjunge Quex, le Jeune Hitlérien Quex (1933) qui raconte sur le mode héroïque le destin tragique d’un adolescent hitlérien pris dans la lutte politique ou encore Der Jude Süss, le Juif Süss (1940), auxquels on peut ajouter  Bismarck (1940), une biographie historique du grand homme d’État prussien, Der Große König, Le Grand Roi (1942), une biographie historique de Frédéric II de Prusse et quelques autres. Il abordait aussi la problématique, souvent d’une incroyable complexité, de la carrière artistique d’acteurs tels Heinrich Georg (1893-1946), d’abord communiste et qui joue le rôle d’un père communiste violent dans Le Jeune Hitlérien Quex, mentionné ci-dessus, de la suédoise Kristina Söderbaum (1912-2001) que l’on voit dans Le Grand Roi ou encore de l’acteur suisse oscarisé Emil Jannings (1884-1950) qui connut une double carrière, hollywoodienne et berlinoise et qui assume le premier rôle notamment dans L’Oncle Krüger.

Henrich Georg
(source : Bundesarchiv, Bild 183-H09160 / Waske, Bruno / CC-BY-SA 3.0 [CC BY-SA 3.0 de (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/de/deed.en)%5D, via Wikimedia Commons)

Kristina Söderbaum
(source : See page for author [Public domain], via Wikimedia Commons)

Emil Jannings (à droite) en compagnie de Joseph Goebbels, Ministre de la Propagande du IIIème Reich, en promenade sur le Wannsee
(source : Bundesarchiv, Bild 183-1984-0321-506 / CC-BY-SA 3.0 [CC BY-SA 3.0 de (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/de/deed.en)%5D, via Wikimedia Commons)

Le lecteur intéressé par certains de ces longs métrages, dont beaucoup sont, il faut le dire, très impressionnants même pour un public averti, pourra trouver, malheureusement peut-être, sans grande difficulté, ces films en version complète accessibles sur les différents sites vidéos dédiés disponibles sur internet.

Mon propos, dans cet article, n’est d’ailleurs pas de donner une exégèse ou une critique détaillée de chacun des films ci-dessus mentionnés, ce qui peut-être pourrait être fait ailleurs.

Je voulais au contraire porter l’attention sur une autre chose étrange produite par le IIIème Reich, une de ces œuvres dont l’héritage paraît contredire l’intention initiale du Maître et lui apporter un sens profond que le propagandiste tenta en vain de réduire à zéro. La question n’est plus alors de mettre l’œuvre sous séquestre pour sa dangerosité mais à l’inverse de faire savoir au public actuel qu’elle a existé parce que ce qui la caractérise la distingue d’une œuvre de propagande strictement délivrée par le régime. Il s’agit du film Titanic (1943), produit à grands frais par la UFA (), la grande société de production cinématographique allemande, en pleine guerre, en 1942-3 et qui devait connaître un destin particulier au milieu de la production allemande de l’ère nazie. L’histoire du tournage de ce film est proprement émouvante en elle-même car elle contient, en réalité, un acte de résistance que le réalisateur allemand Herbert Selpin (1904-1942) dissimula aussi longtemps que possible avant de l’assumer pleinement face à ses accusateurs et ce, jusqu’à la mort. La chaîne History Channel en a tiré un documentaire remarquablement documenté et dont l’issue illustre ce que, en arts, la notion d’engagement peut signifier au paroxysme de son application :

Le Titanic allemand de la Seconde Guerre Mondiale, avec son sens subliminal, cette métaphore filée du pays qui va au naufrage sous les mains de son capitaine, n’est peut-être pas devenu le film le plus populaire et le plus vendeur de l’Histoire mondiale du cinéma. Mais sa valeur artistique se mesure à la valeur humaine de l’histoire même de son tournage et de l’entreprise qui consistait à tenter de faire passer au public le plus large possible d’Allemagne et de l’Europe occupée, par le biais du divertissement de masse, un sens que le régime considérait comme criminel.

 

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