Le roman d’une génération perdue il y a près de 100 ans


Commentaire sur le livre autobiographique
Les Réprouvés d’Ernst von Salomon

Livre de jeunesse (l’auteur n’a que 28 ans au moment de la rédaction), livre sur la jeunesse (le personnage narrateur au travers duquel nous lisons l’histoire, âgé d’une vingtaine d’années seulement au cours des faits décrits, est poussé par l’enthousiasme de la jeunesse), le récit autobiographique d’Ernst von Salomon, souvent cité dans les livres qui traitent de l’Histoire de l’Allemagne de l’entre deux Guerres comme témoignage de première main sur les événements dans la périphérie de l’Allemagne de l’immédiat après guerre (1918-1920), de Jacques Benoist-Méchin et sa monumentale Histoire de l’Armée Allemande en 5 tomes à Enzo Traverso plus récemment, a été depuis longtemps versé au registre des lectures de spécialistes.

Disparu de la mémoire du grand public, ce texte, réédité récemment en traduction française (Bartillat, Omnia, 2011, Paris) offre néanmoins un récit centré sur un personnage narrateur, au cœur de l’action,, d’une série d’événements certes peu connus en France, peu ancrés dans notre mémoire collective et pourtant très éclairants sur des phénomènes d’adhésion et de solidarité de conviction dans des époques politiquement troublées et incertaines. On peut même considérer que ces événements sont fort significatifs dans l’Histoire de ce continent politiquement instable, désuni et divisé que fut l’Europe tout au long du XXème siècle, cette Europe riche et créative mais sans cesse en bute dans ses diverses formules de pouvoir, du système des dynasties européennes à l’ère des grands blocs politico-militaires.

L’orientation nationaliste de l’auteur, dont on voit rapidement qu’elle est classée comme extrémisme révolutionnaire anti-bourgeois ou anti-capitaliste, dans la famille des pensées politiques de droite, n’est certes pas sans expliquer le caractère presque confidentiel du lectorat de ce texte aujourd’hui. Cependant, la relégation de ce texte à un lectorat politiquement favorable voir « idéologiquement acquis» — à côté du lectorat politiquement mûr pour manipuler intellectuellement ce type de documents — me semble masquer l’intérêt profond de cette parole pour un public plus large, un public non sélectionné par ses aspirations partisanes, un public malgré tout capable de comprendre par lui-même la mécanique subjective à l’œuvre dans le cheminement mental relaté ici.

Texte d’environ 420 pages dans son édition de poche, Les Réprouvés est d’abord un travail de reconstruction par la mémoire, étonnant de précision, d’événements — batailles, réunions clandestines, conférence de personnalités de premier plan… — que le narrateur a vécus, alors qu’il n’était encore qu’un tout jeune homme, dans une période qui remonte jusqu’à dix ou douze ans en arrière par rapport au temps de la rédaction. Ce livre est écrit dans un style littéraire — tel que la traduction nous le restitue — où le « je » et ses émotions, ses passions, ses sentiments, ses perceptions physiques et ses appréhensions concrètes ont une place importante (voir prépondérante) et où transparaît un fort lyrisme de l’instant, bien sûr souvent viril et guerrier mais pas seulement, loin s’en faut, et un sens aigu de l’expérience. Il est de facture assez classique et linéaire dans la trame suivi des faits car l’auteur se concentre essentiellement sur le poids des événements politiques et humains auxquels il a pris part, sans faire de recherches formelles esthétisantes poussées. Le contenu historique lui suffit.

Sa rédaction semble couvrir les deux années qui ont suivi la sortie de prison de l’auteur (1929-30) avant qu’il soit publié en 1930. Il en résulte, c’est une évidence, que l’auteur, lorsqu’il construit son narrateur, est subjectivement plus proche de l’individu qui décrit son vécu émotionnel vers la fin du texte, à sa sortie de prison — la chronologie se situe alors en 1928 — que de l’adolescent qui apparaît meurtri dès le début du livre, dix ans plus tôt, au moment même de l’Armistice de novembre.

Ceci à son importance car ce récit se décompose en deux grandes parties, deux périodes humaines, nettement identifiées et nettement distinctes l’une de l’autre, qui s’articulent autour de l’assassinat politique, sommet de la première partie, et de la fin de cavale de ceux qui l’ont perpétré. Ces deux grandes parties se subdivisent encore, de façon bien moins accentuée, en plusieurs sections.

Putschistes à Berlin. La pancarte prévient : “Stop! Qui s’avance sera abattu”
(source : Bundesarchiv, Bild 183-J0305-0600-003 / CC-BY-SA 3.0 [CC BY-SA 3.0 de (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/de/deed.en)%5D, via Wikimedia Commons)

La première partie décrit les principales scènes et résume la vie intense, hasardeuse et emportée d’un jeune adolescent, aspirant officier allemand dans une école militaire, au sein du combat politique et armé, dans le camp national, des premières émeutes de novembre 1918 organisées par le camp opposé des Rouges, jusqu’à son arrestation quatre ans plus tard à la suite de l’assassinat du magnat et politicien allemand Walter Rathenau auquel il a pris part en tant que complice au sein de la fantomatique Organisation Consul. Âgé d’à peine 16 ans au début de l’action, cette génération qui n’a pu faire la Grande Guerre aux côtés de ses aînés du fait d’avoir été une classe d’âge trop jeune, il n’a que 20 ans lorsqu’il est arrêté par les autorités allemandes qui ont commencé à se plier et à se conformer avec plus de diligence aux exigences des puissances interalliées de l’Occident (France, Grande-Bretagne, Etats-Unis d’Amérique) sorties victorieuses de la Grande Guerre.

Reichskriegsflagge (drapeau de guerre du Reich), associé à l’Empire Allemand, arboré durant le Putsch de Kapp lors de l’entrée dans Berlin de la Brigade du capitaine Ehrhardt.
(source : Bundesarchiv, Bild 119-1983-0007 / CC-BY-SA 3.0 [CC BY-SA 3.0 de (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/de/deed.en)%5D, via Wikimedia Commons)

Cette partie enchaîne les scènes de combat d’une extrême âpreté sur les différents fronts européens de l’immédiat après Armistice : Pays Baltes, Haute Silésie, cœur de l’Allemagne (Putsch de Kapp) dans les Corps-Francs du général Rüdiger von der Goltz. Elle dépeint aussi les préparatifs de lutte, l’action clandestine de la Résistance allemande à l’occupation française de la Rhénanie, une tentative de règlement de compte contre un traitre, l’action des Services de Renseignement Français en Rhénanie. En somme, toute l’activité politique menée en liberté par un jeune enthousiaste, activiste poussé par la perception d’un danger immédiat et diffus pour son idéal, l’Allemagne, auquel les élites qui écrivent le Droit et prescrivent des Politiques ne semblent apporter aucune réponse.

Le général allemand Rüdiger von der Goltz en Finlande en 1918
(source : By Gummerus (Suomi 75 Itsenäisen Suomen histori I) [Public domain],
via Wikimedia Commons)

La seconde partie, certes moins intense, relate aussi une tranche de cinq années mais cette fois, cinq années de prison, de privation de liberté. De ce fait, elle est moins originale, la littérature carcérale étant assez abondante et les conditions de détention dans l’Allemagne de Weimar, bien que dures, n’étaient guère comparables avec ce que pouvaient endurer les prisonniers du Régime Soviétique à la même époque, sans parler des prisonniers de l’appareil répressif nazi seulement quelques années plus tard.

Les étapes psychologiques que franchit le narrateur sont celles de la progressive acceptation de son sort et d’une construction intérieure d’une identité qui lui permet de renoncer à son premier idéal. A une certaine période de son incarcération, il fraternise même avec le Rouge, lui le Brun, qui est à la fois plein de certitude et assailli par le doute, pour savoir où se trouve le Bien moral, envers le Peuple, la Patrie.

L’originalité de ce texte, son caractère unique, est qu’il retrace l’Histoire d’un groupe de jeunes gens ayant vécu en marge de la société tout en la défendant.

L’auteur ne se fonde pas sur des rapports d’état-major, sur des documents militaires classés mais sur son vécu. Il raconte ce qui resterait oublié, inaperçu : de nombreux conflits locaux, régionaux, qui traduisent le caractère non-stabilisé de la situation politique de l’heure.

Ces jeunes, loin de suivre un modèle, s’inventent eux-mêmes en modèle, dans une forme de solidarité active, douloureuse, vaillante, défaite.

Le Ministre Walther Rathenau en 1921
(source : Bundesarchiv, Bild 183-L40010 / CC-BY-SA 3.0 [CC BY-SA 3.0 de (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/de/deed.en)%5D, via Wikimedia Commons)

Le personnage-narrateur évolue tout au long du texte dans sa position vis-à-vis de l’autre extrême. Totalement étranger au groupe des Rouges, des communistes dès les premières scènes, victime d’une humiliation à la fin du premier chapitre du seul fait de porter des épaulettes d’officier alors qu’il n’a que seize ans, son attitude vis-à-vis des anti-capitalistes que représentent les Rouges ne fait qu’osciller tout au long du texte. Lecteur du Manifeste du Parti Communiste, il déclare aussi qu’il va rejoindre les rangs des Rouges. Son oscillation va jusqu’à l’empathie et la camaraderie, la « solidarité politique » avec certains détenus politiques communistes. Pourtant, lors du désastre du putsch de Kapp, il décrit bien des atrocités commises par la vindicte populaire menée par les communistes.

Cette oscillation montre qu’à tout moment, la fusion ou rencontre entre la Russie bolchevique et l’Allemagne nationale aurait été une possibilité, pas seulement théorique, pas seulement stratégique à un plan supérieur mais bel et bien au plan idéel au niveau des partisans.

Le personnage narrateur se construit un ensemble de justifications, de légitimations qui devient le moteur spirituel de son action, ensemble qui l’empêche de pouvoir trouver la moindre satisfaction dans l’action politique menée par l’élite gouvernementale. Ce qu’il assimile à une force spirituelle entre en résistance et prend la forme d’une division politique irréconciliable avec l’ensemble des lois, la Loi.

Si tout au long du texte, le jeune homme manifeste une admiration et un respect non feints pour l’homme Rathenau, cette admiration pour l’élévation de l’être ne constitue en rien un frein à la perception de la politique qu’il représente comme une Trahison de son idéal et des jeunes hommes, des forces vives qui ont lutté et payé de leur vie pour le maintien de cet idéal.

On retrouve la construction de l’intériorité de l’être sous la forme d’un Droit d’Exception. L’urgence de la situation politique — en somme le Jeu — place les êtres qui la perçoive sous un régime d’exception censé construire un Sens (de la vie, de l’Histoire) au-delà du sens coutumier imposé par la Loi, par les hommes de l’Institution.

Hommage à Walther Rathenau en juin 1923 un an après l’attentat
(source : Bundesarchiv, Bild 102-00099 / CC-BY-SA 3.0 [CC BY-SA 3.0 de (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/de/deed.en)%5D, via Wikimedia Commons)

La deuxième partie prend tout son sens dans la disparition du sens : le narrateur découvre que toutes les solidarités auxquelles il a cru se sont évanouies, comme des choses importantes seulement dans l’heure où elles apparaissaient, pour ne plus durer. Il fait l’expérience du caractère éphémère des sentiments qu’il croyait fort comme la mort.

Pour toutes ces caractéristiques et parce que l’actualité récente a, d’une certaine manière, fait ressurgir ce type d’engagement pour la mort, cette réédition pour le grand public est à saluer car elle permet à un texte significatif de rester présent, accessible, à un nouveau public, pour ue l’expérience du passé ne se dissipe pas.

Photo de couverture : La Brigade de Marine Erhardt en 1920
source : Bundesarchiv, Bild 146-1971-091-20 / CC-BY-SA 3.0 [CC BY-SA 3.0 de (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/de/deed.en)%5D, via Wikimedia Commons

lecture du texte en Allemand

lire aussi : l’article de T. Savatier

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