La force d’une exposition-message


Commentaire sur l’exposition Pierre sur Pierre,
fragments de la culture rurale des Juifs de Hongrie,
Institut Hongrois de Paris

 

L’Institut Hongrois de Paris a débuté son programme culturel pour l’année 2016 par l’inauguration, le jeudi 14 janvier en soirée, de l’exposition Pierre sur Pierre, en présence de S.E.M. Georges Károlyi, Ambassadeur de Hongrie en France et de Szabolcs Ferenc Takács, Secrétaire d’Etat chargé des Affaires Européennes, délégué du ministère responsable de la présidence hongroise de l’IHRA (International Holocaust Remembrance Alliance) qui vient de débuter au 1er janvier. Organisée en partenariat avec le Musée Ethnographique de Budapest qui a présenté une partie seulement de ses collections, cette exposition avait pour vocation déclarée de délivrer un message politique fort en une période de troubles en France comme en Europe.

Le vernissage de l’exposition a débuté par un message de bienvenue de la part du Directeur de l’Institut Hongrois, M. János Havasi.

le Directeur de l’Institut Hongrois de Paris, M. János Havasi.
(source : Cyrille Clément)

Le Secrétaire d’État M. Szabolcs Ferenc Takács a ensuite rappelé, dans son allocution très construite mais non dénuée d’humour, le terrible rôle que la Hongrie a joué, tardivement (1944) mais intensément (600.000 victimes), dans l’acheminement de populations civiles hongroises de confession juive vers les camps de la mort en Pologne occupée alors même que l’Allemagne nazie perdait la guerre sur tous les fronts et que le sort des victimes ne pouvait pas être ignoré de ceux qui les organisaient leur déportation.

Szabolcs Ferenc Takács, Secrétaire d’Etat chargé des Affaires Européennes, délégué du ministère responsable de la présidence hongroise de l’IHRA (International Holocaust Remembrance Alliance)
(source : Cyrille Clément)

Après avoir exposé le fonctionnement partagé de l’IHRA entre nations signataires, il a réaffirmé, comme message d’espoir, la volonté actuelle de l’État Hongrois de favoriser la renaissance culturelle de la communauté juive en Hongrie, dans la capitale Budapest, comme dans les provinces où elle est à présent à peu près totalement absente, en soutenant le financement de la restauration ou de la reconstruction d’édifices culturels ou cultuels juifs.

Il a rappelé le danger de l’intolérance vis-à-vis de cette communauté minoritaire qui a pu frapper à nouveau durement même la capitale française en 2015. Il a aussi rappelé que le Hongrois était la langue maternelle de cette communauté de Hongrie qui avait disparu dans les camps d’extermination nazis après avoir vécu là pendant des siècles. Il a souligné que cette culture et les objets qui se trouvaient dans l’exposition étaient à présents quasiment inconnus des membres actuels de la communauté juive, qu’il existait une véritable coupure culturelle historique par rapport à la culture juive d’avant la Shoah.

La Directrice du Musée Ethnographique de Budapest, Mme Zsuzsa Szarvas a quant à elle détaillé et éclairé les raisons et le processus de constitution de l’exposition à partir des collections du Musée qu’elle a décrites comme, malgré tout, fragmentaires, la culture juive ne pouvant plus, à ce jour, être reconstituée telle quelle, seulement évoquée, morceau par morceau.

Zsuzsa Szarvas, commissaire d’exposition, directrice du Musée d’Ethnographie de Budapest
(source : Cyrille Clément)

S.E.M. Georges Károlyi, Ambassadeur de Hongrie en France
(source : Cyrille Clément)

L’exposition en elle-même se répartit sur deux étages (rez-de-chaussée et premier étage de l’Institut Hongrois) et présente des objets de nature et d’usage très divers, et provenant de milieux et d’origines géographiques variés. Chaque objet ou image, très bien mis en valeur, est accompagné d’un important matériel explicatif très lisible et très utile au lecteur français, car il re-contextualise chaque objet ou représentation dans le cadre des pratiques, coutumes ou rituels, souvent religieux, qui lui donnent sens. La présence de cette signalétique fort bien conçue dénote le sérieux scientifique irréprochable de tout le projet.

Premier étage, salle de droite
(source : Cyrille Clément)

À travers les différentes zones d’exposition, le visiteur découvre aussi bien des cartes postales ethnographiques de 1906 représentant des familles juives hongroises en costume traditionnel qu’une nappe à motifs floraux, très colorée, d’une riche famille juive citadine (voir photo ci-dessous), des objets de culte comme la Torah (photo de couverture de l’article) aussi bien qu’un moule à pains tressés pour le Shabat ou hallahs (voir photo ci-dessous).

Salle au premier étage, plat
(source : Cyrille Clément)

Ce dernier présente d’ailleurs une autre particularité intéressante qui illustre parfaitement la problématique de cette exposition très enrichissante pour le public français moins conscient de ces questions : ce moule à pain vient de la ville anciennement hongroise de Munkács qui se situe à présent, du fait de l’issue de la Seconde Guerre Mondiale puis de la disparition de l’Union Soviétique, en République d’Ukraine et s’appelle à présent Mukacheve en Transcarpathie.

Moule pour pains tressés ou hallahs, origine : Munkacs
(source : Cyrille Clément)

D’autres objets proviennent, de l’autre côté du pays, de municipalités à présent incorporées à l’Autriche car les différents Traités signé au cours du XXème siècle à la suite des grands conflits mondiaux et d’abord européens n’ont pas épargné le territoire de la Hongrie. Cependant, comme l’a rappelé le Secrétaire d’État, que ces objets viennent de villes à présent en Autriche ou en Ukraine, ils appartenaient au début du XXème siècle et jusqu’au tournant de la Shoah à des communautés juives dont la langue maternelle était le Hongrois car elles avaient vécu depuis des siècles sur le territoire du Royaume de Hongrie, ce qui signifie qu’elles étaient des parties de la communauté nationale hongroise, même avec leurs différences culturelles et leur spécificité confessionnelle.

nappe brodée d’une famille bourgeoise
(source : Cyrille Clément)

À la lecture des nombreux textes didactiques qui accompagnent les objets, on remarque l’importance des rites très codifiés destinés à assurer la pérennité de la structure familiale à travers les générations, par la répétition régulière des rendez-vous partagés au sein de la famille et l’imprégnation de la signification, la place de chacun. Cette stabilité de l’identité culturelle maintenue au long des siècles rencontre à partir du XIXème siècle son antithèse avec l’assimilation à la culture dominante, dynamique et attirante, créative et ouverte, logique d’opposition entre deux attitudes possibles qui débouche sur des situations intermédiaires, variables dans le temps, entre assimilation complète et repli communautaire tout aussi tranché. C’est ce qui nous est expliqué notamment sur le panneau dédié à la question des coiffures.

Dans cette évocation intelligemment menée d’une culture déchue, il y a seulement 70 ans, du seul fait de la violence intentionnelle, j’ai pu trouver un propos clair et une démarche cohérente qui illustrent on ne peut mieux la complexité du fait européen et la force de la volonté politique qu’il nécessite.

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