Portrait de la diplomatie française en 200 documents d’archives


Commentaire sur Quai d’Orsay, 5 siècles d’Histoire et de diplomatie
dirigé par Emmanuel de Waresquiel, L’Iconoclaste, Paris, 2015

Face au renouvellement des formes et des contenus qu’impose à l’édition la présence sur internet de documents d’archives ou de thèses de doctorat universitaire, de nouvelles catégories de publication voient le jour, notamment dans le domaine historique, et parfois pour le meilleur des résultats. Avec un gros volume de 630 pages, les éditions L’Iconoclaste proposent une formule de collection pour le grand public tout à fait intéressante dans sa conception même. Ce recueil, à la présentation soignée, préfacé par le Ministre des Affaires Étrangères du jour de la publication, Laurent Fabius, offre en effet un ensemble de 200 documents d’archive diplomatique en reproduction fac-simile, souvent accompagnés de leur traduction en Français contemporain et chacun présenté par un texte introductif écrit par un spécialiste universitaire de la période concernée qui place, pour le lecteur, le document dans son contexte historique, les légendes portées sous les fac-similé facilitant l’analyse et la compréhension de la forme particulière du document.

Sur cinq siècles, c’est la puissance de la France que l’on voit se constituer, se déployer, se défaire et se relativiser dans le vaste monde au travers de ces 200 documents de nature très diverse : carte géographique des premiers temps de la cartographie, gravure de scène, lettre manuscrite, dépêche diplomatique, photographie… Bien sûr, c’est la sélection des documents elle-même qui fait sens : nous faire non pas le portrait d’un diplomate français idéal et pérenne mais bien au contraire nous confronter à la réalité historique changeante de la puissance, tour à tour conquérante ou vacillante, humaniste ou prédatrice, pleine de projets ou subissant le poids des événements au travers d’hommes et de femmes de tempérament divers, même quand ils font tous partie, au travers des âges, du même corps diplomatique. Et le plus intéressant, le plus captivant, le plus drôle même parfois, dans cette grande Histoire où la nation française veut faire l’Histoire du monde, en s’ouvrant, en se projetant vers l’extérieur, c’est que cette grande Histoire est bien faite, avec ces 200 documents, d’autant d’histoires, au sens romanesque, policier, sentimental ou guerrier du terme.

Et c’est ainsi qu’apparaissent, qu’ils le veuillent ou non, de nombreux personnages de caractère, à travers des intrigues, de l’évasion d’Henry de Valois, le futur roi de France Henry III, mais d’abord roi de Pologne quelques mois seulement, qui s’en revint à cheval, seul, à travers le cœur de l’Europe, jusqu’en France, aux conspirations de l’écrivain Beaumarchais qui se fit moquer par une dame qui n’en était pas une, des héros archéologues en Assyrie durant la grande époque positiviste à la théorie des dominos, chère à un vénérable général français qui parvint à convaincre tout le monde, dans le camp occidental, de sa validité à l’époque de la Guerre Froide et de la décolonisation où le doute et la suspicion étaient permis.

La Fuite d’Henri de Valois de Pologne, par Artur Grottger1860Varsoviemusée national.
(source : Artur Grottger [Public domain], via Wikimedia Commons)

Bien sûr, toutes ces archives sont consultables individuellement sur place et l’idée éditoriale du livre, son entreprise pédagogique, est bien de montrer le caractère profondément multidimensionnel du fait diplomatique, entre confiance, jeu, force, malice et ressources. 500 ans d’histoire et d’unité déclarée d’un pays, d’une ligne politique, c’est aussi cette confusion, ces allers-retours, cette intelligence créatrice et son inverse, qui alternent d’une façon qui décrira une plus ou moins grande dynamique, une plus ou moins grande adaptation efficace au monde que l’on crée, que l’on façonne, que l’on assume ou que l’on subit.

La lecture, toujours facile, souvent rapide, nous fait parcourir un long voyage en kaléidoscope, à travers les époques et les aires géographiques, à la recherche du pouvoir, de la capacité à dominer, à gérer, à subsister et ce sont de nombreux documents assez exceptionnels que l’on découvre ainsi à l’accéléré, comme des instantanés, pour nous faire entrevoir la nature profonde du travail du négociateur, au quotidien, des questions extérieures, là où La France a assis son pouvoir sur sa maîtrise de ses relations avec l’étranger, proche ou lointain, ami ou hostile, familier ou inconnu, coopératif ou perfide.

Le Commandant Marchand à Fachoda, Soudan
(source : Paul Dominique Philippoteaux [Public domain], via Wikimedia Commons)

Et la France est loin de toujours jouer le bon rôle, dans certains documents tout à fait choquants, comme ce contrat de commerce négrier, et nombre de documents ont le mérite de nous faire aborder à des rivages peu familiers de notre histoire nationale, comme cette prise, par une canonnière anglaise, du vieux fort de Fachoda tenu par les Français, sur les berges du Haut Nil au Soudan. Nulle complaisance, donc, de ce choix et ce n’est pas une histoire continue, logique, causale qui est présentée ici mais bien une série de flashes intenses sur des points historiques, des centres de gravité dans l’équilibre de la diplomatie française au fil du temps.

Dans cet ordre d’idées, ce choix de documents illustre aussi la part considérable que l’Outre Mer, l’au-delà du continent européen, a pris très tôt dans les Affaires Étrangères françaises, l’Europe apparaissant davantage comme un espace contraint, comprimé entre les puissances espagnole, anglaise, allemande, autrichienne et, à l’est de toutes, russe. Et, à l’heure même où il ne serait pas dénué de sens de rappeler, dans le contexte de la crise migratoire, la conquête illégale de la Syrie par la France en 1918, en dehors de tout mandat international, on trouve, parmi ce choix de documents, la lettre de Soliman II, sultan très musulman, à François 1er, roi de France très Chrétien, de février 1526, sur l’alliance franco-turque par laquelle le premier demande son soutien au second, qui lui accordera, pour que les armées turques lancent une nouvelle guerre contre la Hongrie très catholique, sous domination autrichienne, dans un jeu de forces européen où l’on peut s’allier avec une force extérieure à l’Europe pour affaiblir une puissance perçue comme rivale sur la scène continentale.

Première lettre de Soliman II à François 1er de février 1526 pour l’alliance franco-ottomane
(source : By Uploadalt (Own work, photographed at Musee Ecouen) [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0) or GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html)%5D, via Wikimedia Commons)

Ceci, dans notre démarche explicative du fait européen, jette un éclairage supplémentaire sur la réalité historique d’un continent qui s’est moins construit par l’unité de ses forces que par un équilibrage, souvent par la friction (guerrière), de l’extension et de la densité de ses principales puissances composantes.

voir la fiche du livre sur le site de France Diplomatie.

photo de couverture : l’Hôtel du Quai d’Orsay
source : By User:EU (Own work) [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html), CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/) or CC BY-SA 2.5-2.0-1.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.5-2.0-1.0)%5D, via Wikimedia Commons

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