Joindre les extrêmes par la musique


Commentaire sur le concert “Les Saisons : Russie-Argentine”
Trio Bohême, mardi 4 octobre 2016
Centre Culturel de Serbie, Paris

À l’invitation du Centre Culturel de Serbie de Paris situé face à l’emblématique Musée Georges Pompidou, le Trio Bohême, composé de la pianiste Jasmina Kulaglich, du violoncelliste Igor Kiritchenko et du violoniste Nguyen Nguyen, s’était donné pour défi de réunir, par le miracle de la musique, des pays aussi distants, d’un point de vue géographique comme culturel, que la Russie et, de l’autre côté de l’océan et de l’Équateur, l’Argentine, tâche peu évidente s’il en est. Pour suggérer ce lien transatlantique, ce voyage qui unit les cultures séparées, le geste unificateur est venu du choix des œuvres retenues pour constituer un programme en deux parties, une par pays, qui s’articulent par une thèmatique commune, celle des “saisons de l’année”. Notons que si l’Argentine a, dans sa partie la plus tempérée, un climat à quatre saisons, leur cycle est décalé de six mois par rapport à l’hémisphère nord où se trouve la Russie, de sa partie européenne à l’ouest jusqu’à son extrême est asiatique.

Jasmina Kulaglich (à gauche), Igor Kiritchenko (au centre) Nguyen Nguyen (à droite)
(source : Cyrille Clément)

Pour illustrer ce théme, les musiciens ont choisi d’interpréter en première partie de programme le cycle de douze pièces pour piano, transcrites pour trio, Les Saisons op.37a de Piotr Illitch Tchaikovsky, une œuvre composée en 1875-6 — qu’interpréta en son temps Vladimir Ashkenazy au piano seul — suivi, en seconde partie, des 4 Saisons de Buenos Aires pour quintette, transcrites pour trio, d’Astor Piazzolla, suite de quatre pièces composées entre 1965 et 1970. Ce choix de placer le tango après la musique de chambre romantique s’explique tant par la chronologie qui fait de l’Argentin un auteur à l’écriture plus moderne que celle du Russe, que par la durée des œuvres respectives, celle de Tchaikovsky, donnée dans son intégralité, durant environ 45 minutes.

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Piotr Illitch Tchaikovsky (à droite de l’image) en 1877
(source : See page for author [Public domain], via Wikimedia Commons)

Et, à relever l’enthousiasme du public en fin de concert, on peut dire que les trois musiciens ont converti le projet. Cependant, les applaudissements nourris qui ont conclu la performance peuvent masquer quelque peu l’équilibre des choses entre les deux parties. Les trois solistes qui constituent ce trio dont ce blog a salué, il y a trois ans, le concert inaugural à l’Église Écossaise de Paris dans un programme Tchèque et qui a, à présent, atteint sa maturité de jeu après un changement de violoniste au début de 2014, ont vraiment donné toute la mesure de leur talent dans Piazzola. La salle d’étage du Centre Culturel de Serbie, dont les vitres donnent sur la place Beaubourg, et qui sert d’auditorium, pleine à craquer, a bien rendu le parfait contrôle des volumes, la fougue, l’entrain, l’excellent équilibre entre les trois instruments et la précision de l’écriture. La vivacité du style de l’Argentin, généreusement rendue par le plaisir visible et la connaissance mutuelle de ses interprètes, a porté l’attention du public par ses ruptures, son impulsivité et sa maîtrise d’harmonies et de rythmes complexes.

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Astor Piazzola et son orchestre se présente sur Canal 13 en 1963
(source : By Unknown (registered by Canal 13 Argentina) (Archivo General de la Nación Argentina) [Public domain or Public domain], via Wikimedia Commons)

Et c’est sûrement de ce succès même de la seconde partie que vient la nuance que l’on peut apporter au commentaire concernant la première. Non que les musiciens n’aient su en exprimer toute la musicalité et il y a de très beaux morceaux aux thèmes tendres qui nous sont d’emblée familiers, comme celui de la Barcarolle du numéro 6, pour le mois de juin, mélodieux et très expressifs. Toutefois, le public a senti des longueurs sur l’ensemble du cycle et une certaine dilution dans certaines pièces que la transcription pour trio rend peut-être trop sensible. Certes, chaque pièce représente un mois de l’année mais d’aucunes, comme le Chant d’Automne du numéro 10, pour le mois d’octobre, assez lent, relèvent d’un romantisme parfois un peu convenu ou un peu moins inspiré. Alors, certes, nous suivrons très volontiers l’avis du public qui a retenu surtout ce qui lui a le plus plu et l’émotion des quatre tangos enchaînés à la perfection car le meilleur se garde pour la fin. Et dans tous les cas, l’exécution des œuvres par des musiciens expérimentés est coordonnée avec une grande assurance, malgré les tempéraments fort différents des trois solistes.

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l’auditorium du Centre Culturel de Serbie
(source : Cyrille Clément)

Le concert en images

Cet article a été rédigé avec le précieux soutien et l’approbation du Centre Culturel de Serbie à Paris qui l’a référencé sur sa page Facebook. Un grand merci à Mme Jasmina Čotrić Stojanović pour sa confiance et son enthousiasme musical éclairé.

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